BEYROUTH, DEUX ANS APRES L’EXPLOSION : "ENQUETE SABORDEE ET BOURREAUX AU POUVOIR"

Deux ans après l’explosion sur le port de Beyrouth, ce sont deux ans de frustration et d’injustice pour les parents des 224 victimes qui réclament une enquête internationale, à défaut d’une enquête nationale entravée par une classe politique impotente et criminelle, argumente Maya Khadra, enseignante et journaliste indépendante franco-libanaise.

Beyrouth, « mille fois morte, mille fois revécue », pour reprendre les mots de la poétesse surréaliste libanaise Nadia Tueini, cache mal son agonie et peine à ressusciter. Ni morte, ni revécue, elle erre comme une âme en peine dans un Léthé aux odeurs de soufre, aux puanteurs âpres de l’explosion du 4 août 2020. Oubliée par les grandes puissances qui ont toutes juré de rendre justice aux 224 victimes, 7 500 blessés et plus de 300 000 déplacés, violée par un État soumis aux ordres d’une milice islamiste à la solde des pasdarans iraniens, Beyrouth ne peut panser ses plaies béantes. Lors de ces deux dernières années, quelques façades ont été peinturlurées, les bars et les restaurants ont rouvert leurs portes, la musique a retenti de nouveau dans cette métropole du malheur : creuset de tous les paradoxes. Mais l’enquête se fait toujours attendre. Maintes magouilles ont été menées avec acharnement pour entraver l’enquête sur l’explosion du port. Rappelons les événements de Tayyouneh, quartier beyrouthin sur l’ancienne ligne de démarcation.

Le 17 octobre 2021, des foules armées appartenant à la milice iranienne, le Hezbollah, ont vandalisé des bâtiments, attaqué des civils et tiré à bout portant sur quelques jeunes qui essayaient de défendre le quartier résidentiel. Ces événements rappelant la guerre civile ont eu lieu dans le contexte d’une « manifestation pour un pouvoir judiciaire indépendant ». L’interpellation d’anciens ministres du tandem chiite – Amal et Hezbollah – soupçonnés de complicité dans l’affaire de l’importation de 2 750 tonnes de nitrate d’ammonium et surtout soupçonnés de mettre sous le boisseau les mises en garde des fonctionnaires du port contre le danger de cette matière explosive, a déclenché la colère des partisans du Hezbollah.

La « manifestation » orchestrée par le Hezbollah pour évincer le juge d’instruction enquêtant sur l’explosion du port, Tarek Bitar, visait également à transformer une affaire de justice en une affaire confessionnelle. En vain. Là où la violence s’est montrée stérile, la machine de l’État prise en otage par le « Parti de Dieu » a opéré. Depuis décembre 2021, le juge Bitar est suspendu de ses fonctions en raison de la suspension des nominations judiciaires et la paralysie de la cour de cassation qui s’en est suivie. En effet, le ministre des Finances Youssef Khalil du fameux « tandem chiite », accusé en septembre 2019 par le Président Emmanuel Macron de torpiller l’initiative française pour le Liban, a refusé de valider les nominations judiciaires en s’abstenant de signer le décret. Justice sabordée, et les oreilles sourdes du gouvernement ne s’émeuvent point des cris désespérés lancés par les familles éplorées des victimes.

PARALYSIE DANS L’APPAREIL JUDICIAIRE LIBANAIS

Face à ce paysage affligeant où les bourreaux restent au pouvoir et instrumentalisent la douleur du peuple libanais faisant face à une crise financière et alimentaire sans précédent, des initiatives percent. Portés par la société civile, le GIS (Groupe international de soutien au Liban) et le groupe parlementaire souverainiste « la République forte », issu du parti des Forces Libanaises et ses alliés, les efforts concourent pour former une commission internationale d’établissement des faits. Le bloc parlementaire de la « République forte », formé de 21 députés a adressé une lettre au Conseil des droits de l’Homme à Genève déplorant la paralysie dans l’appareil judiciaire libanais et la nécessité de mener une enquête internationale.

Cette initiative succède à une demande similaire adressée le 17 août 2020, par le même bloc à Antonio Guterres, Secrétaire général des Nations Unies. Mais ce dernier, ne jouissant pas d’une jurisprudence pour répondre à des requêtes non gouvernementales, n’a pu se mobiliser. Le Conseil des droits de l’Homme formé de 47 États membres reste donc le dernier recours pour espérer une justice pour le Liban. Les dizaines de sit-in des familles endeuillées, les milliers de déplacés dont des personnes âgées et sans famille, les pertes irrécupérables des joyaux architecturaux de la capitale levantine, les mémoires traumatisées des enfants et des blessés parviendront-ils à éveiller les consciences ?

Crédit photos : Hassan Ammar/AP/SIPA Article : Maya Khadra pour marianne.net 04/08/2022

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