Le bâtiment du bar Le Constellation au lendemain de l’incendie.
Nous vous partageons la tribune de Chantal CUTAJAR, vice-présidente chargée du pôle juridique de la FENVAC et Maître de conférences, Directrice du GRASCO – Université de Strasbourg, publiée sur les blogs de MÉDIAPART.
Plusieurs semaines après l’incendie du bar Le Constellation à Crans-Montana, des victimes françaises sont encore hospitalisées et engagées dans des parcours de soins lourds. Alors que l’urgence médicale se poursuit, l’organisation de l’après-urgence révèle de profondes défaillances : fragmentation des interlocuteurs, absence de coordination transnationale, solitude administrative et juridique des victimes. À partir de l’expérience de la FENVAC, cette tribune interroge la responsabilité de l’État et plaide pour la construction d’une véritable politique publique de l’après-drame.
Plusieurs semaines après l’incendie du bar Le Constellation à Crans-Montana, des victimes notamment françaises sont encore hospitalisées. Certaines entament à peine des parcours de soins lourds et incertains ; d’autres font face à des séquelles physiques et psychiques qui s’inscriront durablement dans leur vie personnelle et professionnelle. Dans ce temps suspendu, où l’urgence médicale n’est pas terminée, une autre épreuve commence pourtant déjà : celle des démarches administratives, assurantielles et judiciaires, dans un contexte transnational d’une grande complexité.
Depuis plus de trente ans, nous observons aux côtés des victimes d’attentats et d’accidents collectifs que Crans-Montana ne constitue pas une exception. Il révèle, une fois encore, un angle mort persistant de nos politiques publiques : l’après-urgence reste largement impensé, en particulier lorsque la catastrophe survient hors du territoire national.
Lorsque l’émotion médiatique se dissipe et que les dispositifs d’urgence se retirent, les victimes françaises se retrouvent confrontées à une fragmentation extrême des interlocuteurs : autorités judiciaires suisses, assurances étrangères, administrations françaises, dispositifs consulaires, règles juridiques qu’elles ne maîtrisent pas. L’absence de coordination structurée transforme la complexité administrative et juridique en une seconde violence institutionnelle, faite de répétitions, de silences, d’incompréhensions et d’un sentiment profond d’abandon.
Comme l’a rappelé la présidente de la FENVAC, Sandrine Tricot, la question n’est pas celle de la bonne volonté des acteurs, mais bien celle de l’organisation collective : laisser perdurer une prise en charge éclatée revient à faire peser sur les victimes la charge de comprendre, d’articuler et de coordonner ce que les institutions ne font pas entre elles.
Aux côtés de la présidente, les vice-présidentes Sophie Cormary et Marie-Claude Desjeux partagent le même constat : aucune victime française d’une catastrophe à l’étranger ne devrait avoir à affronter seule plusieurs systèmes administratifs et judiciaires, sans référent clairement identifié, sans information centralisée, sans accompagnement dans la durée.
C’est précisément pour cette raison que la FENVAC n’entend pas se limiter à un rôle d’alerte ou de soutien moral. Forte de son expérience accumulée dans les grands drames collectifs, elle est aujourd’hui en capacité de contribuer activement à l’élaboration d’une véritable politique publique de l’après-urgence pour les victimes françaises de catastrophes survenues à l’étranger.
Dans cette perspective, la Fédération s’est dotée d’un pool d’avocats, composé de praticiens qui travaillent de longue date avec elle. Ce choix n’est ni technique ni corporatiste. Il répond à une nécessité : analyser les dispositifs existants, identifier les points de rupture entre systèmes juridiques, comparer les mécanismes indemnitaires, et formuler des propositions concrètes pour sécuriser le parcours des victimes dans la durée. Ce travail porte notamment sur la coordination entre autorités nationales, l’articulation entre procédures judiciaires et indemnitaires, et la lisibilité des droits pour les victimes et leurs familles.
Il ne s’agit pas de substituer les associations à l’État. Il s’agit de reconnaître que l’expertise construite par les acteurs de terrain — au contact direct des victimes — est indispensable à toute politique publique efficace. Les victimes n’ont pas besoin de dispositifs théoriques supplémentaires. Elles ont besoin de parcours clairs, de référents identifiés, et d’un accompagnement qui ne s’interrompt pas lorsque l’urgence médiatique disparaît.
Crans-Montana doit être un point de bascule. Dans un espace européen marqué par la mobilité, le tourisme et le travail transfrontalier, considérer que la solidarité nationale s’arrête aux frontières est un contresens politique. Tant que l’urgence médicale se poursuit, l’abandon administratif et juridique constitue une faute.
Conclusion
La question posée par Crans-Montana n’est donc pas seulement celle d’un drame mal géré. Elle est celle d’un choix politique fondamental : accepte-t-on que la protection des victimes dépende de leur capacité individuelle à affronter seules des systèmes juridiques complexes, étrangers et cloisonnés — ou décide-t-on enfin de faire de l’après-urgence une politique publique à part entière ?
Tant que l’on considérera que l’urgence s’achève avec les secours, tant que l’on laissera les victimes porter seules la charge administrative, juridique et psychologique du drame, la solidarité nationale, la bientraitance et la réparation intégrale des préjudices resteront des principes proclamés mais structurellement inachevés. Les catastrophes ne sont pas des parenthèses : elles révèlent, avec une brutalité particulière, les priorités réelles de l’action publique — ce que l’État protège, et ce qu’il renonce à organiser.
Crans-Montana ne doit pas être un précédent de plus. Il doit être un point de rupture.
Parce que l’expertise existe.
Parce que les outils peuvent être construits.
Et parce que, face aux victimes, l’inaction n’est jamais neutre : elle est toujours un choix politique.






