PROCES DE L’ATTENTAT DE NICE : "CE N’EST PAS PAR HASARD QUE VOUS ETES LA MESSIEURS", LES AVOCATS DES VICTIMES ONT DEBUTE LEURS PLAIDOIRIES

Du mercredi 23 novembre au jeudi 1er décembre, plus de 80 avocats des parties civiles vont défiler à la barre au procès de l’attentat de Nice pour plaider. Les cinq premiers jours sont consacrés à une plaidoirie collective, une initiative déjà mise en place lors du procès du 13-novembre.

"Hier, j’avais 22 ans et je rêvais d’un monde sans terreur. Aujourd’hui, j’ai 28 ans et je rêve toujours d’un monde sans terreur, dites-moi que je vais bientôt pouvoir cesser de rêver." C’est avec ces mots que l’un des plus jeunes avocats des parties civiles, Benjamin Ollié, a conclu sa plaidoirie ce mercredi 23 novembre, au procès de l’attentat qui a fait 86 morts le 14 juillet 2016 sur la Promenade des Anglais, à Nice.

Tantôt théâtral, tantôt cynique, parfois avec une once de légèreté, mais le plus souvent très grave... Le ton des avocats des parties civiles change au fil de la journée. La cour d’assises spécialement composée a écouté onze avocats ce mercredi 23 novembre, première journée de la plaidoirie collective.

Maître Eric Morain, connu notamment pour ses chroniques sur le vin sur France Inter, a ouvert le bal, en plaidant pour la dernière fois de sa carrière devant une cour d’assises. "L’avocat gourmet", comme il est surnommé, a parlé du temps, si important dans cette affaire : "celui de ce procès, celui écoulé depuis les faits, celui du délibéré à venir et celui de l’après". Avec cette ouverture presque poétique, Eric Morain a rappelé à la cour qu’il existe de nombreux hommes et femmes "qui ne pourront plus fredonner qu’avec le temps va, tout s’en va, avec le temps, tout s’évanouit, qu’avec le temps, tout ira bien..."

Un attentat islamiste pour les avocats des parties civiles

Alors que certains avocats de la défense semblent se préparer depuis le début de l’audience à plaider que l’auteur des faits était malade mentalement, agissant en dehors de la réalité et étant impossible à comprendre par ses proches, les avocats des parties civiles plaident le contraire. Selon eux, c’est bien d’un attentat terroriste islamiste dont il s’agit.

Maître Samia Maktouf, d’abord, concentre son argumentaire sur l’islamisme présent en Tunisie, dont "l’endoctrinement redoutable" a "conduit le tueur jusqu’à l’accomplissement de l’acte terroriste". Pour elle, le terroriste comme les accusés "n’aiment ni la France, ni la Tunisie".

Elle anticipe les arguments de la défense :

Mohamed Lahouaiej-Bouhlel n’a pas pointé l’index en l’air, ni fait allégeance à Daesh dans une vidéo mais fallait-il cette mise en scène pour prouver l’adhésion de ce terroriste aux thèses islamistes ?
Maître Samia Maktouf

Maître Catherine Szwarc insiste sur ce point. Selon elle, l’homme s’est radicalisé l’année précédent l’attentat. Elle rappelle une réponse de sa sœur le 6 juillet alors que Mohamed Lahouaiej-Bouhlel, auteur de l’attentat, lui avait envoyé une photo à la mosquée : "Ne deviens pas Daeshi". "Est-ce qu’on dit ça dans une conversation quand il n’y a aucun élément alarmant ?", questionne l’avocate.

Les souvenirs flous des accusés pointés du doigt

Samia Maktouf signale par ailleurs au président que les propos violents échangés sur Facebook entre Mohamed Lahouaiej-Bouhlel, et Chokri Chafroud, un des huit accusés, ne représentent pas "le langage tunisien", comme avait voulu justifier l’accusé lors de son interrogatoire. "Non, c’est du terrorisme", martèle l’avocate.

Maître Fabien Rajon pose lui aussi des questions sur l’opinion des accusés. "Que pensent-ils du terrorisme islamiste ?, demande-t-il à la cour. Les circonvolutions des accusés ne trompent personne. À cette question qui invite une réponse simple, qu’on aimerait ferme, les réponses des accusés oscillaient entre indifférence molle et un soutien à peine voilé du djihad armé."

Ce ne sont pas les seuls reproches qui ont été adressés aux accusés ce mercredi. Yves Hartemann, avocat notamment d’Anne et Philippe Murris, a parlé des victimes "écœurées devant leur attitude de déni, de mensonges et des versions différentes parfois farfelues entendues au fur mesure de l’enquête, de l’instruction et de l’audience." Maître Tina Colombani, elle, parle d’un "sentiment de colère parce que les accusés ne nous ont pas dit la vérité, toute la vérité, alors que cette sincérité aurait dû être omniprésente dans ces débats". L’avocate fulmine face à cette "pseudo-amnésie" qu’ils ont "servi à plusieurs reprises".

Pour Maître Hartemann, cette difficulté à se souvenir de la part des accusés, notamment Mohamed Ghraieb et Chokri Chafroud, et ce dès le début de l’enquête, est une preuve de mensonge : "Parce que quand c’est la vérité, on se souvient de ce qu’on a dit, la veille en garde à vue". "Ce n’est pas par hasard que vous êtes là messieurs. Vous avez participé de près, de très près", conclut-il.

Des victimes qui "ne se répareront pas"

Pour les avocats, cette première journée de plaidoirie était aussi le moment de rappeler la souffrance endurée par les parties civiles qu’ils défendent, une peine qui ne s’éteindra pas parce qu’un verdict aura été rendu.

"Lorsqu’on emmène ses enfants voir un feu d’artifice, on ne s’attend pas à vivre l’horreur d’une scène de guerre avec son lot de corps déchiquetés, de cris de terreur et de témoins hagards", dit Fabien Rajon.

Il espère qu’à l’issue de ce procès, les victimes pourront "se dire que l’humanité est, certes, capable du pire mais qu’elle peut aussi apprendre de ses erreurs".

Catherine Szwarc a parlé de certaines parties civiles qu’elle défend comme "Soad qui était juste devant le camion, Julia, la petite fille qui était avec sa mère, qui a dit qu’elle était pressée qu’elle meurt avant elle pour ne pas l’abandonner, d’Olivier, médecin à Strasbourg, qui a essayé de recomposer les corps pour redonner de la dignité"... Elle s’adresse à la cour en regardant le président : "Ils ne se répareront pas, ils ont perdu le goût des autres, cette légèreté qu’on peut avoir quand on peut accéder au bonheur. Ils ne perçoivent plus l’avenir, ils ont juste un futur."

Crédit photos : Article Écrit par Pauline Thurier pour france3régions 23/11/22

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