INCENDIE DE L’USINE LUBRIZOL I DEUX ANS APRÈS, DES AVANCÉES JUDICIAIRES TIMIDES FACE À UN PIETINEMENT SANITAIRE

Dans la nuit du 26 au 27 septembre 2019 prenaient feu les entrepôts des usines Lubrizol et Normandie Logistique à Rouen, classées à haut risque. L’incendie causait un spectaculaire panache de fumée noire qui s’étendra jusqu’en Belgique alors que brûlaient de nombreuses substances toxiques et hydrocarbures, utilisés par exemple comme additifs pour des lubrifiants. L’alarme de la préfecture ne sera déclenchée que dans la matinée, ce que regretteront de nombreux habitants rouannais qui ont laissé leurs fenêtres ouvertes toute la nuit. Si aucun blessé n’a heureusement été recensé, les inquiétudes demeurent plurielles sur les plans judiciaire et sanitaire notamment.

D’une part, le régime d’indemnisation des victimes de catastrophes technologiques créé par la loi du 30 juillet 2003 dite « loi Bachelot » n’a pas été déclenché par le gouvernement, pourtant imaginé après l’explosion de l’usine AZF en 2001. Le premier Ministre avait considéré que les logements des plus de 250 communes qui ont été couverts de suies, de poussières et de différents résidus, n’auraient pas été rendus inhabitables. Pourtant peu de temps après, un document émanant de la préfecture de Seine-Maritime, daté du 11 février 2020 et intitulé « Présentation des dispositifs fiscaux d’accompagnement après un sinistre d’origine naturelle ou technologique » était transmis aux agriculteurs... Ainsi, une contradiction évidente apparaissait entre la non reconnaissance par le gouvernement du caractère technologique de cet accident, et la reconnaissance de ce même caractère par le préfet. En conséquence, les résidents ont eux-mêmes du payer la franchise de leur assurance pour le nettoyage de leurs propriétés polluées après le passage du nuage, la facture s’élevant parfois à plusieurs centaines d’euros, au risque d’inciter certains à désinfecter de leurs propres chefs les résidus de suies dangereuses pour l’homme.

D’autre part, l’inquiétude de la population s’est faite grandissante quant aux conséquences sanitaires de l’incendie. Au silence des primo-intervenants sur site dénués d’équipements de protection appropriés, a succédé une longue période avant que la liste des produits entreposées et leur quantité ne soit finalement communiquée par l’entreprise classée SEVESO. La population s’inquiète des conséquences sur la santé de l’exposition aux substances toxiques. Chacun doit vivre avec cette inquiétude du futur, exacerbée par l’aggravation manifeste et soudaine de pathologies antérieures. A ce jour, aucun relevé, aucun traçage objectif ne permet ou ne permettrait de mesurer l’impact sanitaire de cet incendie et d’en détacher un éventuel lien de causalité avec des pathologies actuelles ou ultérieures, complexifiant d’ores et déjà toute reconnaissance d’un quelconque préjudice.
En effet, l’étude réalisée par Santé Publique France sur le suivi de la population n’a été effectuée qu’à partir de septembre 2020, et ne s’est concentrée que sur les conséquences psychologiques de l’événement, non pas physiques. Les résultats obtenus ne sont dès lors pas de nature à rassurer la population sur les substances inhalées à la suite de l’incendie.
D’autant plus inquiétants ont été ceux publiés par le Comité de Transparence, mis en place par le Gouvernement pour communiquer sur les conséquences de l’incendie, lors de sa dernière réunion : des analyses locales de lichens ont révélé une pollution certaine, notamment des fibres de fibrociment, mais les résultats n’ont été communiqués qu’en juillet dernier... D’autres analyses sur la faune et la flore sont en cours, effectuées essentiellement sur initiatives citoyennes, pour conserver la trace de la pollution et savoir à quels risques ont véritablement été exposés les populations.

Enfin, le plan judiciaire se veut un peu plus rassurant. Les deux associations de victimes adhérentes à la FENVAC, l’Association des Sinistrés de Lubrizol (ASL) et l’Union des victimes de Lubrizol (UVL), ont obtenu l’agrément du Ministère de la justice leur permettant de se constituer partie civile dans l’information judiciaire diligentée par un collège de juges d’instruction du pôle Accident collectif et Santé publique du Tribunal judiciaire de Paris. Les magistrats ont mis en examen Lubrizol France le 27 février 2020 pour « exploitation non conforme d’une installation classée ayant porté une atteinte grave à la santé, à la sécurité ou dégradé substantiellement la faune, la flore, la qualité de l’air, du sol ou de l’eau » et pour « déversement de substances nuisibles dans les eaux souterraines, superficielles ou de la mer », auxquels se sont rajoutés le 14 septembre les infractions de « déversement de substances nuisibles dans les eaux » et de « rejet en eau douce de substances nuisibles au poisson ». Seul regret des associations, l’information judiciaire ne tend pour le moment pas à s’orienter vers les éventuels dommages corporels consécutifs. Leurs inquiétudes depuis l’accident : être victime d’une maladie qui tarderait à se manifester en raison de l’exposition aux substances toxiques.

La FENVAC poursuit son travail judiciaire en prenant part au dossier d’instruction, par le biais de son avocat (Me LAFFORGUE) et soutient autant qu’elle le peut les associations de victimes dans leur travail de justice et de prévention.

Nous n’oublions pas.

Crédit photo : le 20 minutes.

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